Comment la surdité de Beethoven a sculpté sa musique
LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 30.12.11 | 13h37 • Mis à jour le 03.01.12 | 14h55
Près de deux cents ans après sa mort, la surdité de Ludwig van
Beethoven (1770-1827) et son impact sur son oeuvre musicale continuent
de passionner
les chercheurs. En analysant les quatuors à cordes du compositeur
allemand, une équipe néerlandaise affirme aujourd'hui que leur teneur en
notes aiguës a sensiblement diminué au cours du temps, parallèlement à
l'altération de son audition. Ce travail étonnant, conduit par Edoardo Saccenti (université d'Amsterdam), a été publié, le 20 décembre, dans le British Medical Journal.
Faute de dossier médical (l'audiogramme n'a été inventé qu'à la fin du XIX
e
siècle), la surdité de Beethoven est principalement documentée par ses
correspondances. Si l'origine des troubles reste hypothétique – syphilis
pour les uns, atteinte associée à une inflammation digestive chronique
pour les autres –, il est certain qu'ils ont commencé à se
manifester avant la trentaine, vers 1798.
En 1805, le musicien rapporte des difficultés à
entendre
les instruments à vent lors des concerts. Gêné tout autant par la
baisse de l'audition que par des acouphènes, Beethoven a recours à des
cornets acoustiques à
partir de 1814. Et il s'emmure peu à peu dans le silence. Lors de la première représentation publique de sa
Neuvième symphonie, en 1824, à Vienne, il est totalement sourd.
Pour
évaluer
le retentissement de ces troubles auditifs sur la création musicale de
Beethoven, Edoardo Saccenti et ses collègues se sont intéressés aux
partitions de ses seize quatuors à cordes, dont la composition s'est
étalée sur plus de vingt-cinq ans. Et plutôt que de les
classer
en trois périodes comme il est d'usage avec la musique de ce
compositeur, ils les ont répartis en quatre groupes, corrélés à
l'évolution de son handicap.
Les quatuors précoces (opus 18), composés en 1798-1800, correspondent
au début de la gêne auditive ; les deux groupes suivants (opus 59,
écrits en 1805-1806 ; et opus 74 et 95, 1810-1811) à un stade plus
évolué, et les quatuors tardifs (opus 127 à 135, composés entre 1824 et
1826) renvoient à la phase supposée de surdité totale.
Prenant comme repère un
sol5 (fréquence de 1 568 hertz), les
chercheurs ont analysé pour chaque partition la répartition des notes
dans le premier mouvement du premier violon. Le pourcentage de notes
aiguës, 8 % dans les premiers quatuors, a chuté à moins de 2 % en 1810,
avant de
remonter
légèrement (4 %) dans ses ultimes créations. Pour les auteurs de
l'étude, Beethoven a progressivement privilégié les sons médium et
graves, qu'il percevait mieux ; puis, une fois privé de tout son
extérieur, il est revenu à son monde musical intérieur. Ces chercheurs,
dont les conclusions contredisent partiellement des travaux précédents,
suggèrent d'
étendre cette méthode d'analyse à l'intégralité de l'oeuvre de Beethoven. Un travail monumental, comme sa musique.
Sandrine Cabut